Ecriture et écrivains

On entend souvent dire que notre époque est celle de l’image : photo, cinéma, publicité, télé poubelle ; toutes se battent sans répit pour savoir laquelle est la plus belle.

Or, le texte est bien présent lui aussi, avec moins de froufrou peut-être – quoique, ce est pas dis – et avec plus de chichis sans doute – certes, hélas, ô oui ! Malheureusement celui-ci n’est que trop peu apprécié, et c’est fort dommage, car bien affiné, il peut pourtant être délicieux comme un vieux fromage.

Certaines personnes s’inquiètent déjà et se demandent s’il existe encore aujourd’hui des jeunes qui lisent des livres de plus de dix pages. D’après certaines prédictions, il apparait même que d’ici à deux ans, nous ne lirons plus que de très courts messages, d’à peine trois ou quatre caractères seulement. Ainsi, la grammaire, la rhétorique et le vocabulaire pourraient disparaitre ces prochains jours, avec le lynx d’Espagne, l’anguille d’Europe et l’albatros des Galapagos.

Constat alarmiste ? Délire réaliste ? Le texte a-t-il vraiment si mauvaise presse ? L’image de l’image est-elle tellement mieux ? Comment ne pas désapprendre à lire demain plus qu’hier ? Quels sont les facteurs associés à l’écriture ? Doit-on redouter son éventuelle disparition ? C’est à ces question que nous allons essayer de répondre ici avec tout le sérieux que cette tâche requiert.

Motifs

Commençons par un constat simple : analphabètes exclus, tout le monde écrit. Voilà qui est rassurant. Pour autant, « il est nécessaire de distinguer la liste de course de l’encyclopédie » avertissent d’une seule voix les spécialistes. Quels sont alors les techniques des écrivains ? Ont-ils des gimmicks comme les musiciens ? Des cheveux longs et des doigts fins ?

A ce propos, un auteur témoigne : « Oh, eh bien, on se contente de ce que l’on a, c’est-à-dire souvent de presque rien. Quelques rimes et métaphores, et puis voilà ! On s’en sort comme le sébum jaillit quand on presse le comédon. On travail d’ailleurs souvent mieux sous pression ; quelques bières ne font jamais de mal. Les pires romances ne sont pas générées par l’alcool, mais par son absence ».

L’écriture comparée au perçage d’un bouton bien mûr, suivie d’une apologie de la boisson assénée sur un ton sûr, oui, c’est bien de cela dont il s’agit. Ce qui nous ramène naturellement à une question (et même plusieurs) : La métaphore peut-elle être méga faible ? La digression est-elle une solution ? L’esprit peut-il rester concentré face à tant de dissolutions ? Tellement de questions, si peu de réponses.

Profils

Qui sont les écrivains ? Sont-ils en voie de disparition ? Peut-on le savoir ? Doit-on le vouloir ? C’est là un vaste territoire d’interrogation qui peut faire peur. Il faut dire que les écrivains ont parfois mauvaise réputation ; ils sont souvent décrits comme sombres et agités. Or les choses sont bien faites : la noirceur est utile au remplissage de la page blanche, autant que l’agitation permet le débouchage du stylo.

Souvent dérangés par eux-mêmes ou par autrui, rongés par l’incertitude ou dévorés par l’ennui, les écrivains sont également connus pour leur sagacité autant que pour leur salacité. S’ils ne craignent pas d’attaquer la vie de plein fouet, ils aiment aussi l’arrière du décor et toutes sortes de frivolités. Par exemple, l’un d’entre eux aurait dit un jour à une demoiselle qu’il ne pouvait plus voir en face : « J’aime toujours à connaître l’envers des choses ». (On ignore encore comment cela a été ou devrait être interprété exactement.)

Dans ce contexte, le plus simple est peut-être de s’en tenir à des descriptions terre-à-terre. Alors, très concrètement, qu’est-ce qui est commun aux écrivains ? Cette question là est assez facile, car plusieurs caractéristiques matérielles les réunissent : une bibliothèque bien fournie, un certain goût pour les bureaux, des crayons bien taillés et une chaise de qualité, ainsi qu’un cul solide, sans quoi ils finissent alités. Il apparait aussi clairement qu’ils ont tous dix doigts, et plutôt deux fois qu’une ; poète ou non, le nombre de pieds que possède chacun d’eux peut se compter sur les bras d’un corps.

rives

Si certains écrivains sont doux comme des agneaux, c’est une minorité qui évolue en silence ; la plupart n’ont aucune pitié pour l’animal lecteur. D’aucuns brûlent même d’un amour irrésistible pour les sens des mots, qu’ils vénèrent comme les pyromanes adorent les combustibles ; la volatilité des termes met le feu à chaque recoins de leur âme, comme les flammes embraseraient avec facilité des fermes remplies de foin. Il en résulte des textes chaotiques, trop chargés, tels des granges bourrées pour l’hiver, de drôles de cas qui dérangent, aussi irritants que des tiques, parasites de cette chienne galeuse qu’est la belle langue, animal essoufflé, voué à mourir ou aboyer contre le vent.

Sans compter toute cette presse de caniveau. Un triste goût de Canigou. Provocation rime avec prostitution lorsque les gros titres tapinent pour vendre leur came de bas niveau. « La presse gratuite écrase l’esprit, le réduit à l’état de confiture, comme la casse compresse la carrosserie, faisant des petits cubes avec de grosses voitures. » C’est du moins ce que proclament ceux qui s’inquiètent de voir disparaitre l’esprit et la belle prose. Mais le monde n’est pas rose ; le sms s’impose.

Parait-il que ce serait là un mal très redoutable. Allons-nous perdre bientôt l’habitude de formuler la moindre phrase, ne communiquant plus que par images, à l’aide de petites icônes envoyées avec notre smartphone ? Allons-nous demain nous contenter d’appuyer sur le simple bouton d’une application unique, qui ne méritera alors d’autre nom cynique que celui de i-conne ?

Ôracle

Et dans tout ça, les écrivains sont-ils pour autant des animaux plus spirituels que les autres ?

Comme le disais mon voisin, à la fois écrivain agricole et paysan littéraire : « La grandeur de mon âne a souvent étonné mes voisins, et a toujours fait peur aux poules ». Il s’agit là encore d’une sentence mystique que l’on ne saurait guère interpréter avec exactitude.

Qu’on le veuille ou non, les lettres continueront d’emplir des kilomètres de texte comme des graines s’entassent dans des silos. Et c’est à l’infini que le champ sémantique s’étend ; on peut parler de l’épître à Paul comme de la poutre à Jean, avec un égal sérieux, c’est étonnant.

De l’éphémère sms à l’éternelle prose biblique, à travers l’écriture, le temps est mis en boite. Que l’on distille l’essence de la vie dans une alcôve moite ou que l’on répande son encre en missives publiques, la bille du bic déverse la bile fielleuses comme elle transmet la prose joyeuse.

Fureur contrôlée au service d’une synthèse passionnée ou technique folle en guise de protestation molle, que l’oracle annonce orage d’image ou tempête de mots, suite dans les idées ou suie dans la cheminée, les maigres prestations lyriques et les grosses manifestations verbales trouverons toujours leur place, gravées dans le marbre ou raclée dans la gorge. ■